samedi, juillet 29, 2006

sine veste Dianae 07



VII


A un silencio como aquel
Lo que le falta es lo que hay
(punctum coecum)

¿Podrás traducir?
Bien sûr que non Dona!

Acercaos, esto mi muy Madame, es lo que buscaron
(lo sabían)
Dejaras de saber, dejaras de pensar.
¿veis este vino?
Rubí tan a su fragancia
Y frutos tan a gusto, mora… fruits rouges, Madame, fruits rouges

Oh mon Dieu! du pourpre !
Sólo un punto, Señora, solo un punto







à un silence comme celui-là
ce qui lui manque est ce qu'il y a
(punctum coecum)
pourras-tu traduire ?
bien sûr dont non Dona !
approchez, ceci ma très Madame, est ce qu'ils ont cherché
(ils le savaient)
tu cesseras de savoir, tu cesseras de penser
voyez-vous ce vin ? Rubis tellement à son parfum et fruits tellement à goût, mûres... fruits rouges, Madame, fruits rouges !
oh mon Dieu ! du pourpre !
seulement un point, Madame, seulement un point




jeudi, juillet 27, 2006

sine veste Dianae 06


VI


Un poco más arriba
aunque difuso, fundido a la sombra
y saliendo de ella
lumbre velando el aspecto
él vio, por la contracción del pecho, que el púrpura anegaba un suspiro



Mi Dueña, punctum est quod vivimus, mañana se lo diré con un durazno,
Habrá un fuelle en el cruce ¿sabrás encontrarlo?
























Un peu plus haut
bien que diffus, fondu à l'ombre
et en sortant d'elle
éclat voilant l'aspect
il a vu, par la contraction de la poitrine, que le pourpre inondait un soupir
Ma Maîtresse, punctum est quod vivimus, demain je vous le dirai avec une pêche,
il y aura un soufflet au croisement, sauras-tu le trouver ?



mercredi, juillet 26, 2006

sine veste Dianae 05



V


Dejó una estela
no hubo reflejo
pero como tantas veces se dijo en el Sur de Francia, un
jauzir
Imagínense que punctum coecum
Y dónde

Sintió la lengua…
De tròp ric amor
Y toda florida, qué ganas tengo…pensó mientras buscaba el arco

¿Mon Sieur será la tuya?

















laissa un sillage
il n'y eut pas de reflet
mais comme tant de fois il aura été dit dans le Sud de la France, un jauzir
on s’imagine que punctum coecum
et où
Il a senti la langue...
De tròp ric amor
Et toute fleurie, quelles envies j'ai... pensa-t-elle en cherchant
l'arc
Mon Sieur sera le tienne ?




lundi, juillet 24, 2006

sine veste Dianae 04

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IV

nunca más ciega que cuando se muestra
un robo
quedará dos veces encerrada
tendrá que soñar habrá que reír

¿pero qué púrpura es ese?

habrá que cebar la canción

el área de su tizne llevarlo hasta la sombra
retraer un puñado y lanzarlo…























jamais plus aveugle que quand elle se montre
un vol
elle sera deux fois enfermée
elle devra rêver il faudra rire
mais quel pourpre est celui-là ?
il faudra amorcer la chanson
l’aire de sa suie la porter jusqu’à l’ombre
retirer une poignée et la lancer...


dimanche, juillet 23, 2006

sine veste Dianae 03

Lire sine veste Dianae 01
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III



rótulo apenas escrito
una jarra de vino
color turbio apenas puesto

querencia aquí donde a cielo abierto
la sobra retrae el fruto
lo levanta y lo endereza en la tierra

cualquier bandeja irá con la desnuda
el paño sobre la silla dirá cuándo

“¿si no hay lengua será la suya?”














enseigne à peine écrite
une fiole de vin
couleur trouble à peine mise
querencia ici où à ciel ouvert
l'excédent retire le fruit
le lève et il le redresse à terre
n’importe quel plateau peut aller avec celle qui est nue
le drap sur la chaise dira quand
"s'il n'y a pas de langue ce sera la sienne?"

Lire sine veste Dianae

samedi, juillet 22, 2006

sine veste Dianae 02

lire sine veste Dianae 01

II



Ese busto que el verano trae
(soplo que bajo la piel repetido
no se sabe si es marca o
sin ningún comienzo abismo)
¿dónde está?
(sin ninguna especie de ahora
pero quemando)
¿dónde está?


“Si no hay idioma será mi lengua, Señora”


















photo Ergy Landau





Ce buste que l'été apporte
(souffle qui répété sous la peau
on ne sait pas s’il est trace ou
sans aucun commencement abîme)
où est-il ?
(sans aucune espèce de maintenant
mais brûlant)
où est-il ?
"S'il n'y a pas d’idiome, Madame, ce sera ma langue,"


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vendredi, juillet 21, 2006

sine veste Dianae 01

I



Húmeda mañana
con su vapor salino
salino que deja la piel para lamer
“no hay hora adecuada” dijo al bajar


En la plaza
as crianças permanecem no jogo como se Heraclito ele mesmo falava
extraño puerto de sombras
risas tantas como en la Feria
ademanes aquí, allá un salto y otro
todo al mismo tiempo servido

y qué olor a buganvilla
(pero en el cuarto a canela…
nardo y canela)

“ciego arrobamiento” dijo ella, pensando en que quizás esa noche oiría las cuerdas.
















Humide matinée
avec sa vapeur saline
saline que laisse la peau à lécher
"il n'y a pas d’heure adéquate" dit-elle en descendant
Sur la Place as crianças permanecem no jogo comme se Heraclito ele mesmo falava
inconnu port d'ombres
autant de rires qu’à la Feria
des gestes ici, là un saut puis un autre
tout en même temps servi
et quel parfum à bougainvillée
(mais dans la chambre à cannelle... nard et cannelle) "aveugle ravissement" dit-elle, en pensant que peut-être cette nuit elle entendrait les cordes.


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samedi, juillet 08, 2006

Manuscrit jazz quartet 04/2Partie

Aller au début du récit, Manuscrit jazz quartet 01
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Manuscrit Ax
Sous chemise b

« impose ta chance, sers ton bonheur
et vas vers ton risque.
A te regarder ils s’habitueront. » R. Char

7 octobre 1997 — Je connais le difficulté qui m’attends.

s’exiger moins, accepter plus ; phrase à phrase, qui sait… j’ai du mal à trouver le ton qui me conduirait à parler simultanément et de ce travail que je mène depuis des années déjà et de ses pièces attenantes : chambre ou salon. Retracer l’un esquisser l’autre. Décalage. Rencontre. Parfois la distance se dissout. Nous ne savions plus dans quelle pièce nous étions. Des moments. Des singularités quelconques — comment mettre au passé le cour de nos promenades qui parfois duraient des heures ? Nous longions la Seine, nous allions jusqu’au Marais… Comment, avec quelle violence mettrai-je fin à nos conversations ? Sa voix bouleversée me parlant d’un enfant, elle me tend sa voix comme sa peau, des phrases que seul un oui nous permet d’effectuer : savoir rompu et égaré, les trajets multiples qu’il produit, échos, ombres, fêlures, lien ; son antichambre obscure et monotone comme un robinet mal fermé, la verticale des gouttes, le clapotis profanant le sol, sans que personne atteste l’occasion d’une vie. (Ces conversations, oui, et les autres.) C’est après, alors que plusieurs tours auront laissé le sillage ouvert, qu’une phrase peut venir habiller l’enfant qui était là, elle — enfant elle dormait dans le salon, une chambre manquait, la sœur avait la sienne, l’autre avait été cédé à une fille au pair, elle n’avait pas de chambre, elle, son lit était défait chaque matin, les repas avaient lieu là ; j’entends le scandale qu’elle ne dit pas, il m’arrive par le regard, un silence et son visage ; je dis une phrase quelconque, c’est le ton qui est juste. Regard. Je la prends avec moi — le paradoxe d’une distance, je m’éloigne, je sors de la chambre sur la pointe des pieds, j’éteins sans faire de bruit, elle peut dormir maintenant.

ces conversations et d’autres. Celles qui viendront ensuite… à cause de cela, sinon plus… Je ressens son départ comme une perte irréparable. Je ne sais si je dois contrôler mon émotion afin de continuer à écrire ou bien la laisser couler dans l’encre.

Cela me semblait scellé (du corps à la voix) par une lettera… Mots d’alliance. Plus forts que tout. Comme d’une résistance, je pouvais y aller — le temps pressait


joie. Ces évènements quelconques. L’achat d’un livre que j’attendais, la surprise d’apprendre que la question était enfin abordée et sa proximité douce et amoureuse ; chacun de son côté, elle aussi à la trace d’un sujet qui la tenait à cœur ; solitaire, élue, ailée, avec une fierté nouvelle, avec moi de peur et pourtant timide, confidentielle, émouvante, peau papier bible, jamais un visage m’aura autant ému, ma sœur mon épouse, elle est là fouillant dans les rayonnages, nos déplacement se suivent toujours d’un regard ; corps et gravitation, au centre ou quelque part, un chiffre prenait soins de nous, malgré la tempête — et maintenant ?

Et cette question maintenant — la voix qui aura traversé de si singuliers moments ne peut-elle pas à l’occasion, en prendre soin ?
J’étais abasourdi de ne rien entendre. Comme s’il s’agissait d’un autre je n’ai pas voulu déranger.


Ou quand elle s’arrangeait pour m’offrir un livre sous mon nez. J’aimais ces livres — elle s’appelait alors Ste Ange.
Ste. Ange, c’est peut-être elle, et elle seule qui peut maintenant m’entendre — Pourquoi pas une lettre ? Hein ! Nous verrons.

Ce qui demande des siècles pour avoir lieu peut-il être détruit en si peu de temps ?


8 octobre 1997 — Laissons le moment reposer en lui-même. Quiétude. Laissons… Plus loin... Avant de reprendre l’écriture.

Fluctuations. Reprises. Des échos. Plusieurs voix. Prégnances. Je n’ordonne pas. Proie facile. C’est une langue se retournant dans tous les sens ; corps avec. Avec. C’est ma.

Dialogue — Sir ! Chantez-nous un dessin, Sir ! Répliques. Phrases : l’aphorisme. Scènes. Disputes.
— L’amour est un malentendu en soi-même.

Je laisse ces moments à eux-mêmes.

Je ne peux pas écrire. Je peux écrire. C’est la même phrase. Le silence nous vient, nous qui allons, mais n’écoutant pas.

Musique. Haydn…
Quatuor opus 77


15 octobre 1997Reprendre, recommencer.

Précaire. Il aura été impossible bâtir. Tant de soins pourtant. Quelle demeure, demeure ?

Musée Rodin à Meudon. Nous devions retourner un jour de printemps — je lui avais lu une nouvelle de Gogol, nous nous étions assis face au Mausolée, le Penseur, où il est enterré avec Rose, cette femme qu’il fini par épouser à la fin de sa vie mais dont il ne le lui reconnu pas son fils. La nouvelle s’intitulait « Le portrait »— mais qu’est-il advenu de l’épouse ; était-elle là, ce jour-la ?

Si je n’avais pas pris tant de soins… ce que je vis serait moins insupportable. J’avais d’une couleur à l’autre placé le jaune comme troisième, sachant que le temps pressait. Etudes et traversée : l’apprentissage non d’un métier mais d’une vie. Accidentée — trop précaire par moments pour que je n’ignore pas pourquoi il m’était nécessaire au tournant de garder silence : veiller seul d’abord, pour ensuite aller de nouveau auprès d’elle. Couleurs jaunes, par exemple ces teintes dorées chez Rembrandt… Je suis encore au Louvre, égaré, sans expédients et pourtant confiant. De salle en salle seul, silencieux. Précaire. L’épouse comme métaphore — son visage si proche du tableau. J’avais restreint mes visites à ces replis : un tableau, une lecture, la nuit, mes promenades — car, à qui parler ? Auprès d’elle aussi ma présence était devenue discrète — que pouvais-je lui dire en dehors de ce que j’affirmais ? et le lui ayant dis ne devais-je pas œuvrer dans ce sens plutôt que de lui faire par de ma détresse ? Pour autant que je me souvienne jamais je n’aurais cessé de produire la métaphore. La patience, avais-je lu quelque part, est l’apprentissage de la victoire.
« Horreur psychique » qui parfois m’engluait. Je pouvais m’aviser d’une défaillance et du savoir oraculaire qui l’accompagne, je ne m’identifiais pas. Ecriture et dessins mes seules armes.
Je savais que je récoltais le négatif de ce que plus tard serait éclosion. Une raison oeuvrait là — écart et distance m’avaient instruit. Il est de la nature de ce savoir que je ne puisse dire, certaines choses, autrement que moyennant la friction d’un nom : j’inventais Gracian. J’étais parfois cette pudeur.

(Ce poème de Rimbaud, A une raison, que j’associais à … Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie. Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, - le nouvel amour ! ...une réforme de l’entendement)

A une raison. Cette raison. Les déboires de cette raison, je ne goûtais pour ainsi dire que les inconvénients de la démarche, m’expliquaient pourquoi nous pouvions nous en détourner et préférer les discours qui par leur autorité (social) nous soulagent une fois que nous les adoptons. Qu’il en résulte un désaveu des nos efforts en cours, c’est un prix que nous sommes d’autant plus prêts à payer que c’est le succès qui nous attend.
Discours : religieux, philosophique ou esthétique…
Cette raison, que j’estimais ne jamais avoir été traduite : l’artiste est cet infans (ne parle pas) qui dépendant de la belle langue de ses prédateurs ne pense pas,
cette raison, dis-je, était pour moi l’horizon d’un travail. Je n’aurai reconnu qu’un seul « auteur » capable de me faire signe d’avancer, être à même de m’accompagner et plus d’une fois me nommer. J. Lacan

(c’est difficile, mais il faut y aller ; temps difficiles, réserve-toi)

17 octobre 1997 — Parler. Lui parler. Quand ? Comment ? Entre ce que nous désirons dire à quelqu’un et ce que nous pouvons lui adresser il peut se créer une distance qui soit nous importune et dérange, c’est alors le bavardage, soit nous exprimer l’obstacle comme cette tension qui achemine le désir, et c’est un lieu, un lieu vacant où nous prenons séjour pour attendre. Nous pouvons passer toute une vie ou une partie de celle-ci non pas à attendre que cela se produise, mais à œuvrer pour que cette parole soit autant un dire que l’enclos d’un excès, nous pouvons, dis-je, plus qu’attendre, agir en patience, accepter que pendant une plus ou moins longue période ne sortent de notre bouche que des mots restreints, moins éloquent et plus circonspect, pour nous adresser, comme si la probité seule, pouvait laisser entendre le lieu d’où ils nous viennent et la force qui les agit, assignant toujours la verticale d’un rendez-vous ; rendez vous qui n’est pas différé à cause des entraves ni de les désappointements du désir, mais parce que la nature de nos efforts ne sont pas le rébus d’un caprice, ni de notre subjectivité, auquel cas la chose se réduirait à l’occasion d’un sentiment, mais à cause d’une raison, qui prend chez nous, le caractère de loi dont nous nous appliquons à suivre ses méandres, comme s’il nous fallait, pour jouir de ce nouvel amour, une réforme de notre entendement. Nous voudrions aller plus vite, et nous le pouvons, mais comme je disais, au prix de ne plus exprimer ce que nous voulions adresser, seulement seriner des lieux communs au gré des circonstances pour que nous soyons à l’aise. Nous croyons peut-être coïncider avec l’état des nos sentiments, en réalité « ces sentiments » (ce pathos) au lieu de traduire une singularité, trahissent l’état de passivité dans lequel nous nous trouvons, ce n’est que la comédie humaine qui cause. Canevas du lien social. Idéologies de bonne séance.

(Avant)


Du « petit carnet chinois » :
26/06/97— lecture des notes pendant le dîner. — Tu fantasmes ! No comment.
3h30— Je ne peux plus dormir. Rêve. Je me réveil comme si notre séjour avait pris fin là. Que puis-je faire d’autre sinon écrire. Un plus. Ecrire comme pour sauver
—tracer un pont —
Cela fait très longtemps que je ne lui parle plus.
Je lui ai offert une bague. « Les couleurs du peintre » Provence. Antibes.
Deux jours avant au restaurant à Cabris — lui parlant du Trobar. Descendre à Montpellier. Etudier l’occitan, el cansoTrobar. Dame de loin c’est la peinture. Les éléments sont là, mais la saison qui donnerait floraison manque. Printemps indécidable. Je lui en parle : cela ne prend pas. Elle se méfies ou s’attend au pire.
« Tu vas me quitter » etc. Elle sort ses larmes. Tire des pleures.
— Un dessin Sir ! Comme dans le temps. Parlez-moi de Watteau Sir !
— Son erreur. Mourant, il se lève pour détruire les dessins qui selon lui seraient trop licencieux.
— Sir ! Vous voilà triste.


Or nous désirons. Parler. C’est-à-dire ne pas soumettre, ce geste, aux avatars du jour. Peu d’éléments nous permettent deviner ce contexte qui nous serait favorable, pourtant nous continuons à nous conduire de la sorte parce que nous accordons à notre parole, en ce qu’elle s’adresse à la personne que nous aimons, une valeur d’éternité. Et là nous n’avons pas seulement trouvé un obstacle à nos élans, mais aussi la chance de ce nouvel amour. Ce n’est pas que nous n’allons pas vite, c’est que nous allons avec une sorte d’éternité.
Aller suffit.
Nous ne souhaitons pas tant les résultats qui nous donneraient une gloire incertaine comme nous désirons que l’effet d’un nom (signature) nomme la femme que l’on aime. Faire son portrait, mais, là-bas, où la peinture a lieu.

18/10/97 — D’avoir pris soin comme on enregistre une trajectoire afin de s’en acquitter plus tard par le trait, ce que j’entendais n’avait par comme unique source ce qui, dans les circonstances, m’était adressé ; ainsi quand elle est venue me parler en m’intimant de comprendre ses arguments qui, je n’en doutais pas, étaient sincères, (je devais le remercier d’être honnête avec moi) il me suffit d’introduire la passé le plus récent pour marquer l’endroit exacte d’un revirement et déduire que tout ce que désormais je pouvais lui dire ne trouverai plus la personne avec j’avais un lien. Je trouvais ça drôle que ce soit la même personne qui, quelques mois auparavant me manifestait sa souffrance jalouse — « tu vas me quitter », vienne maintenant avec la même sincérité me « faire part » d’une décision de longue date…

/P.S. : A moins qu’en inversant l’ordre on ne découvre qu’elle s’est limité à énoncer une vérité — Tu vas me quitter.



FIN

Manuscrit jazz quartet 04/1Partie

Aller au début du récit, Manuscrit jazz quartet 01
Le jour d’après je terminais par prendre le dossier avec moi. J’allais à la Bibliothèque. Je rentrais un peu plus dans la lecture. Si je comptais les dates, il manquait un mois d’écriture. Beaucoup.
Pour l’instant je ne voulais pas en savoir plus. Cela me suffisait. Un mois.

Ce qui me préoccupait était mon « état présent », seule source dont il fallait s’occuper puisque c’est de là que le reste pouvait jaillir. Que je puisse comprendre ce que j’avais voulu écrire mais aussi ces choses auxquelles je n’ai pas su penser, les aspects que j’aurais pu négliger et la partie qui demeurait refoulée, comme aussi, le sens de certaines phrases, ne dépendaient pas du passé seul, l’acte que je pouvais maintenant accomplir n’était pas neutre, ni passif. D’ailleurs, ce n’était pas pour moi du passé. La manière dont j’avais d’y songer me le laissait entendre et quelqu’un m’écoutant parler de cette période n’aurait pas pensé autre chose. Mais ce n’était pas non plus du présent,

je me disais seulement qu’il devait y avoir une pointe de vérité,


Ce ne peut être qu’une chanson où l’on dit sa peine. Je ne m’attendais pas à ce que mes amis, tous, oui tous, allaient doubler ma douleur. Aucun n’est venu. Un accord tacite quant aux faits. Si peu de musique

deux jours après avoir dansé sur le quai, elle, ma femme, m’appelle pour me dire que sa famille est froide. Personne n’accordait de l’importance à ce qu’elle venait de réussir, son diplôme, sa fin d’études. Je lui dis : Viens ! Trois heures de route.

nous devions partir en voyage pour le fêter, elle me le rappelle, j’argumente, explique que ce n’est pas possible, à cause du travail, elle insiste, je l’écoute. Silence. Je vois ce paysage. Elle a raison : il faut y aller. Je le lui dis. Mais elle répond que ce n’est pas important… Le contraire de ce qu’elle disait il y a un instant. Dénégation. Silence. Je ne parle plus. Un repas, ce repas. Là où elle peut-être ne se souvient pas. La dernière fois que nous parlerons ensemble, de nous à nous.

Elle repart. Il suffira d’un mois et demi.

J’avais demandé à l’Alek qu’il me prête sa chambre de bonne. Ainsi pour un temps. Ainsi pour un temps comme nous l’avions décidé avant les vacances. Ce temps que l’on s’accorde, encore imprégnés d’amour. Chanson. Nous devions voir pour l’avenir. Rester séparés pour un temps. Ainsi pour un temps. Ainsi pour un temps comme nous l’avions décidé. Ce temps que l’on s’accorde, encore imprégné d’amour. Mais la vie sépare ceux qui s’aiment.

Un mois et demi. Septembre. Retour de vacances. Nous nous donnions rendez-vous sur la terrasse d’une brasserie. Mais avant dans l’après-midi je devais passer à la maison. D’ailleurs elle aussi : — On risque de se croiser, précise-t-elle au téléphone, mais le rendez c’est pour le soir, ok ? Quand je rentre je vois que ses affaires sont là. Dans la chambre, sur le lit, un livre qui me fera dire — enfin elle s’intéresse à moi : La solitude du labyrinthe. Un soulagement remplit mon visage. Je me suis senti justifié pour une partie de nuits blanches.
Le carnet. Ces notes du mois de juin, ce jour, le 26 du mois, (puisque j’ai le carnet sous mes yeux) je trouvais dans le journal d’un côté un article sur Spinoza et de l’autre un dessin de Watteau. Je me suis aussi sentis justifié pour une parti de mes nuits blanches. Mais, voyez-vous, je me sers de l’expression en ignorant ce quelle veut dire, se sentir justifié



carnet où je notais pour plus tard, te souviens-tu mon amour des temps difficiles, secret autant que surprise d’un livre (je prendrai une chambre pour écrire ce livre, et voir, je sais, je sais, quelque chose doit changer. C’était la chambre jaune). Tant de notes et de détails précis. Des moments passés à Antibes. Mon bras lui indiquant au loin le cas d’un vert rouillé, les collines boisées de pin à Grâce ou à Saint Paul de Vence. Elle qui pleurait parfois on disant : tu vas me quitter. Et moi qui ne disais rien (te souviens-tu mon amour des temps difficiles)

Donc, je pris le livre qui était sur le lit, une carte postale servait de marque page : la reproduction d’un tableau qui gardait une parenté avec certaines de mes œuvres. J’ai cru que, comme à distance je prenais soin d’une chanson : te souviens-tu mon amour de temps difficiles, elle, libérée de la tension des examens, ayant eu les résultats qu’elle craignait ne pas être en droit d’obtenir : c’est la voix de sa mère lui disant : mais, toi, ce n’est pas grave, tu n’es pas douée pour les études, pourvue d’un diplôme avec mention, elle dis-je, commençait à s’intéresser à moi, car maintenant c’était à mon tour de mener à terme quelque chose (selon cette entente qui ne reste pas aux faits et les doubles d’une valeur symbolique), voilà ce à quoi j’ai pensé en voyant la carte postale et ce livre : La solitude du labyrinthe, soulagé en quelque sorte. Labyrinthe, était un mot à moi, je lui disais que j’étais dans un labyrinthe. Enfin elle m’écoutait, oui, je me suis senti compris au-delà des contraintes du moment, enfin, et il était temps

… mais il me fallu seulement retourner la carte pour comprendre ma méprise — elle lui était adressée par quelqu’un de notre connaissance, un ami de sa cousine, dont elle m’avait dit le plus grand mal, un certain mépris, je crois : sexualité peu conforme, n’ayant cure du genre, allant dans tous les sens, bref, un cas notoire d’infidélité ; adressé comme seul peut le faire quelqu’un avec qui on partage une certaine intimité : billet doux disait-on aux XVIII siècle. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire et de trouver déplacé le choix de la postale. Je venais de lui offrir un livre ayant pour titre « L’amour est un crime parfait ». Puis sur son bureau m’attendaient d’autres cartes du même peintre. Le raffinement était à son comble. Elle avait franchi le seuil de la pudeur. Mais pourquoi avoir choisi ces postales ?
Elle arrivera peu de temps après ; j’étais dans le salon. Depuis la chambre j’entends qu’elle me dit pourquoi je n’avais pas enlevé toutes mes affaires. Voix neutre. J’entendis avec mon corps. Il me semblait que ce n’était pas là ce que nous avions convenu. Je ne réponds pas. Pas vraiment. Le rendez-vous était pour le soir.

Le rendez-vous du soir. Elle m’attendait quand je suis arrivé. Une grimace, lèvres tendues, froides. Une conversation des plus étranges. J’ai compris en deux secondes — Mais, tu veux divorcer ou quoi ! Oui, dira-t-elle. Moi : Ok, d’accord. Ce que chez moi était l’expression d’un coup de tête trouvera chez elle le moment d’un calcul : avait pensait à tout. J’ai vu une autre personne à sa place. Tout changea d’un coup. Pour toujours.
E finita la commedia !


Cette nuit là j'écrirai...

"Chanson pour un prénom dont il n'y eût pas de naissance

— Vois-tu, je ne te prononce pas.
Maintenant qu'il n'y a personne.
Maintenant que tout le monde est parti, je voudrai te parler, au moins, un instant.
Si je te disais ce que je viens d'apprendre, tu en serais triste. Mais tu n’entendras pas. Voilà ce qui est arrivé : tu ne seras pas.
Laisse-moi donc te parler,
je serai, au moins cette nuit, toi qui n’est pas."


ce que je pouvais dire n’avait plus lieu d’être, je ne sais si ce fut silence ou tristesse mais j’avais un nom pour dire la joie qui n’aurait plus à exister, trois jours j’ai attendu avant de comprendre qu’il s’agissait d’un incendie et que j’étais en danger car j’avais préparé trop de choses pour un jour qui n’était plus et qui ne serait pas, comme ce nom pour dire la joie ne serait pas, sans compter toutes ces choses que l’on ne dit pas parce qu’elle sont à l’œuvre, vives et silencieuses, avec l’erreur et le sinthome, tant de nuits blanches
cette espoir folle qui parfois nous prend

le « fait », est la nécessité qui cache la seule chose qui compte, la vérité

mood indigo pour qu’au moins une forme puisse me représenter dans ce que je ne pouvais pas dire ; je n’ai jamais si bien compris l’architecture d’un son comme abri; il n’y avait rien en moi-même qui pouvait produire un acte ayant cet effet, et au fond je comprenais qu’il avait toujours était ainsi,
je ne me voyais en train de lui dire — mais c’était mon tour à moi, c’était la seule chose que je ne pouvais pas lui dire, ce n’était pas une obligation, seulement un lien-d’amour-tacite, mais que je ne puisse pas le lui dire ne m’empêchait pas de le psalmodier au fond de moi : tu ne peux pas nous faire ça, pas maintenant, est-ce que tu sais seulement pourquoi tu ne peux pas faire ça, parce que ça ne se fait pas, c’est monstrueux, non pas maintenant,
coplas de Fin’amor, elle peut
Per son joy pot malautz sanar, Par sa joie les maux guérir
e per sa ira sas morir et par sa colère faire mourir
e savis hom enfolezir et les sages hommes affoler
e belhs hom sa beutat mudar et des bels hommes sa beauté muter
e•l plus cortes vilanejar et le plus courtois encanailler
e totz vilas encortezir.
et tout vilain encortezir

je ne donne pas créance aux faits, les faits, encore moins s’ils servent de caution ; je n’ai aucune estime de l’usage que l’on en fait ; la logique des faits, le coup monté, le fait accompli, jamais réussi à croire complètement, c’est toujours Athènes ou Rome aussi bien que Florence qui reproduit sa toge, c’est fallacieux ; je doute fort qu’entre deux êtres l’on puisse trouver rapport de cause à effet — aussi loin que je m’en souvienne, que je me vois assis sur une chaise, ou promène sur les quais de la Seine, ou que je ne dorme pas, mes soupçons à ce sujet ont toujours été les mêmes, j’aurai mis du temps à enchaîner des phrases mais non pas à savoir ce que je refuse
c’est curieux, je m’entends presque parler de politique… c’est que je me souviens de cette phrase qu’alors je me plaisais à répéter dans le manuscrit : Troie brûle encore, la lui attribuant à Borges, pour laisser entendre que par l’écriture il est question des choses, des faits et des gens sous la forme de leurs éternité, sub especie aeternitatis, c’est-à-dire qu’ils sont envisagés autrement que sous la forme des intérêts particuliers, du calcul qu’accompagne la volonté, c’est-à-dire comme moyens. Hélène, à cause d’Hélène… comme si l’incendie du Reichstag en 33 était la cause de la déclaration de l’Etat d’Exception,

Troie brûle encore, était aussi une bibliothèque que je voyais en feu ; un bien précieux qui brûle, et l’occasion d’un livre de poèmes de René Char,
achetais deux livres de lui, dans le marché du Parc Brassens, une semaine après. Carmen et Alek m’invitent, je ne vais pas bien du tout. Cela m’a fait chaud au cœur de les trouver là, les livres, comme s’ils m’attendaient : Je pense à la femme que j’aime. Son visage soudain s’est masqué. Le vide est à son tour malade.

René Char…
J’ouvris le manuscrit certain de vouloir lire plus en détail…

mercredi, juillet 05, 2006

DESNUDEZ

Dessin du 05/07/06




no tiene sucesor

la que estuvo vestida lo sabe
hay dos caminos
uno que no conduce y
otro que no corresponde



nadie puede

la que estuvo desnuda lo sabe
el velo no está donde es

NUDITE
n'a pas successeur / celle qui était habillé le sait / il y a deux chemins / un qui ne conduit pas et / un autre qui ne correspond pas/ personne ne peut / celle qui était nue le sait / le voile n'est pas là où il est


(Dario Acento, En el terreno de la amante)

Le Seuil de l'édition

Lu ce matin dans le Blog de Pierre Assouline, La république des livres

samedi, juillet 01, 2006

Alétheia II



pan de vie nue
cet aspect brûlant qui danse et nous fait signe
est juste un bord : œuvre des penchants qui dévoilent

mercredi, juin 21, 2006

Manuscrit jazz quartet 03/2Partie



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Le soir j’avais rendez-vous avec Alék. Il m’avait téléphoné : je lui parle du grand besoin que j’avais de me distraire ; il me propose de nous voir sur le Pont de la Tournelle, — près de là sur le Port, tu verras, il y a une esplanade avec deux « trous » où les gens dansent.
J’ai pris le vélos pour m’y rendre, c’était un peu comme revenir au monde. Je m’étais douché, je lui arrivais avec un polo blanc, pantalon beige. Parfumé. Il me manquait le Panama et les années 30.
En effet, il y avait comme deux sortes de trous : des cercles avec des gradins en dessous le niveau du sol. Dans l’un les gens dansaient le tango et dans l’autre la salsa. Deux ambiances complètement différentes, la première trop guindée, des gens en tenue, sérieuses, trop, quand on pense que c’était une danse des bas-fonds à Buenos-Aires, où l’homme est un maffieux et la femme une pute… Une pose de cours de danse, femmes célibataires du 16ème ? Je ne comprenais pas — quel intérêt trouvait-il là-dedans ? Alék avait fini par prendre des cours. Il était un habitué de ce genre de lieux. Il pouvait se déplacer un dimanche après-midi dans le 18ème. C’est dire. On y rencontre toujours, je ne sais pas pour quoi, le même type de femme : maigre, 1m65, poitrine sans matières grasses, cheveux châtain clair. Elles étaient là ce soir : habit noir en dentelle, sans décolleté, bras nus, escarpin talon haut, noir.
On changeait de tout au tout pour la salsa. Estivales, décontractées, les femmes étaient plus désinvoltes. On sortait du petit cercle d’initiés — tu sais, si tu ne sais pas danser elles te refusent… m’expliquera Aléx.

le rythme de salsa que je commence à entendre (mon choix était fait) me rappelle ce quelqu’un de joyeux, comme dirait maman, que je suis. Qu’est ce qui doit m’arriver pour que je me trouve dans cet état si piteux, hombre por Dios ! Si la peinture et le dessin étaient pour moi quelque chose jubilatoire, pour quoi diable je sombrais si facilement dans cette tristesse qui m’allait si mal, si peu moi. Il y avait, là, un mystère. Enfant par exemple, j’étais polisson, mais voilà qu’un jour… Rideau. Pour quoi ? Naciendo qué delito cometí…
alors — qu’est-ce qui me rendait si peu d’aplomb ? Un beau jour je me suis trouvé dans un labyrinthe, pour quoi ? Je pensais au poème de Jean de la Croix : entréme donde no supe…
j’y entrai sans savoir où… Je regardai les gens on me disant que peut-être la question était bien plus simple de ce que je ne pouvais l’imaginer. Il suffirait d’un peu plus d’entrain — qu’est-ce qui m’arrêtait ?
(Je revis l’homme du musée, une grimace me gela le visage, je fis un geste de la main, tout en secouant la tête et me tournai vers Alek)
— Ca a l’air d’être une fête privée ?
Il regarde les pacs des bières qui avaient un peu partout, et s’abaisse pour en prendre une et me l’offrir, et puis refait le geste pour prendre la sienne et après une brève gorgée me dit
— Je vais faire un tour à côté,

je le vois s’éloigner, puis je reviens sur la piste : les ombres des gens et des arbres projetaient sur le fond se mettent à bouger, je me retourne : c’est un bateau mouche. Je prends conscience que nous sommes au niveau de la Seine, et que moi-même je suis à quelque pas de l’eau. Le bateau mouche s’éloigne en direction du pont d’Austerlitz. Je fixe l’eau, j’essaie de savoir quelle est la couleur qui, là, s’y reflète, mais c’est impossible, je m’approche davantage : une modulation serpentine, le reflet lumineux des réverbères, mais l’eau, la couleur supposée de l’eau, ce vert opaque et délavé qu’on voit le jour, semblait englouti par le noir, le gris… Je ne me sens pas très bien, à deux doigts d’éprouver du vertige. Je revois l’ombre des arbres et des gens défiler sur le mur ; je me ressaisis. Un temps. Ma vue a du mal à fixer, un déséquilibre qui m’oblige à regarder le sol pour savoir où je marche. Je lève ma tête : étoffe blanche, du lin peut-être, une silhouette qui se détache du reste. Ses mouvements, qui demeurent quelques secondes de plus dans ma rétine comme s’ils étaient corroborés par des images au fond de moi. La reconnaissance d’une danse, des gestes précis, une souplesse que je connais, reconnais. Je reviens sur la silhouette, et je la vois… qui semble venir de l’arrière et passer devant, et en même temps, à partir de là où elle est viser cet amont. Ce n’est pas du lin c’est un tee-shirt blanc, seul le pantalon est en lin ; sa silhouette est plus dessinée, grande, svelte, un corps charpenté, elle ne doit pas être française : sa manière de danser, son visage, ses cheveux… elle fléchit ses jambes, s’amuse, rit, danse toute seule ; j’ai déjà entendu les paroles de cette chanson, je reconnais la voix de cette femme, je me garde de traduire, deux mondes parallèles que je ne veux pas interrompre, j’ignore où est le contrepoint ; je regarde à nouveau la Seine, j’entends le battement de la percussion pour la première fois : pulsations de congas — on commence par appuyer ses pieds au sol autrement que d’habitude, souplesse, un léger pas a côté, le rythme doit se réfléchir sur les hanches, un appel, un oubli, quand mon regard revient sur la piste, mes pieds ont épousé le rythme, je ne pourrai plus m’en défaire, surtout parce que maintenant c’est un merengue, cette voix aussi déjà entendue, moviendo la cadera, moviendo la cadera
une élasticité plus grande de l’espace et du temps, une autre façon de se rapporter à la vie — qu’est-ce que je me suis dit ?
je ne sais pas, je me souviens seulement d’avoir réfléchi la tête vide, les yeux vide, les mains vides ; je me suis dit quelque chose, ça oui, j’ai aussi décidé quelque chose ; mais quoi au juste ? je ne sais pas. Un blanc. Aussi blanc que le lin. Ensuite, avant de revenir à moi, je me suis souvenu de l’anniversaire de Nathan, le mois dernier, nous avions dansé toute la nuit… des sons qui se sont fondus avec la musique, la voix, azuquita, azuquita, de Célia que je commençai à entendre
quelqu’un me touche le bras, c’est Alek,
— Alors, c’était bien ?
— Oui, mais il y avait trop de monde. Et toi, tu ne danses pas ?
— Bientôt, je lui réponds sans quitter ma vue de la piste.

On s’assoit sur les gradins. Avec cérémonie je sors mon tabac et me roule une cigarette.

— Ca va ? Me demande Alék.
— Je crois.

Un temps se passe sans que nous nous parlions. Je ne la perds pas de vue. Elle danse seule et de manière continue, sans égard pour ce qui l’entoure. J’imagine un axe interne autour de quoi elle gravite, un rythme simultané à celui de la musique qui sort de la chaîne hi-fi. Je fais un signe du doigt en sa direction, qu’Alék comprend aussitôt
— Oui…
— Elle doit être vénézuélienne, non ?
Alék ébauche un sourire avant de me dire :
—Vas-y !

…ojala que llueva café, la voix de Juan Luis Guerra, on se lève. Je vois l’ensemble des corps qui dansent décrire une seule vague. Je regarde encore une fois vers la Seine, puis je tourne mon regard vers le Pont par où nous sommes descendus : des gens accoudés qui nous regardent ; je m’imagine ce que ça doit être vu de là bas. J’ai l’impression de tourner dans un film,
ojala que el otoño en vez de hojas secas… je la cherche… je ne la vois plus — où est-elle ? Mon regard ballait la piste, je me crispe un peu… Je vois un bus, Santiago, je cours après lui, je cours jusqu’au feu rouge, je fais signe au conducteur… — Mais où est-elle ?
un son que j’ai du mal situer, percussion, soit, mais d’où ? Afro-cubaine ? Irakéré ? Non. J’attends que la musique s’affirme… Dans le bus, je suis dans le bus, il fait très chaud ; nous venons d’une manif… Elle a du partir… Non. La musique est brésilienne, afro- brésilienne… Elle est là assise du côté de la fenêtre, elle ne m’a pas vu monter, je m’approche encore un peu plus
— Podemos bailar ?
elle acquiesce de la tête ; ce n’est pas de la samba, la percussion est plus proche des Caraïbes, plus afro-quelque-chose mais que je n’arrive pas à la situer ; je me surprends à être là, sans savoir comment. Il y a quelques minutes seulement il me semblait impossible pouvoir danser avec elle, et me voilà. Je ne sais pas comment. Un décalage mais fait sentir que ne suis nulle part et que cette musique m’enivre. Donnez le rythme d’une nuit, laissez-moi le dire sans que je parle… tengo visa para un sueño, le merengue revient, j’ai le temps de lui dire — de dónde vienes ? son regard est incrédule, elle recule d’un pas pour déclarer forfait, alors je comprends, et lui dis — Tu ne parle pas espagnol ? Elle fait non de sa tête, à ma question — d’où viens-tu ? elle répond — Je suis allemande, et j’éclate de rire ; dépitée, elle s’arrête, je lui dis de ne pas s’inquiéter, seulement que la voyant danser j’ai pensé… elle rit aussi et fait un geste entre naïf et coquin avec ses bras qu’elle plie vers elle, ses épaules qui montent et sa tête qui penche à droite, un désolée… qui m’attendri, et c’est le courrant qui passe, c’est l’instant ou quelque chose bascule, rien de très précis, un bien-être sans plus

à partir de là le temps n’est plus le même, à ce demande si c’es du temps. Le temps aura été mon grand « problème » – quelque chose que je n’ai jamais su ; et non parce que le temps soit le problème, où l’horizon, c’est, il me semble, que je n’ai jamais réussi à y être, dans le temps, encore moins dans les temps, et à nouveau cette attente, moi enfant, comme si j’avais été mis en marge, et à nouveau le bus… un quelconque de mes rêves, et cette parole que je porte en moi, différée, tacite, et pour laquelle je ne trouve pas le temps, je ne trouve pas de temps, de temps qui soit verbale, c’est-à-dire, qui se déclinant ait cette effet d’une présence qui soit la mienne — pages que j’écris en marchant, lectures faites, promenades, restant persuadé que si mon problème est le temps, le problème n’est pas le temps, la rançon est un effet muet que l’on porte et qui m’éloigne de tout commerce, performance, ou que sais-je, et non pas que ce choix ait d’abord été mien, il y a comme un début de phrases dont j’ignore l’entame, je veux dire que je n’est pas contenu dans celle-ci, comme le gland contient le chêne, et je me demande comment font les autres et c’est pour ça que la musique me soulage, Johnny Hodges n’est pas contenu dans Mood Indigo, il y va, lui, je suis sur qu’il y va, et je danse, quisiera ser un pez, tout ce à quoi je ne pense pas est compris dans la danse, comme la France comprend Paris, et Paris le Port de la Tournelle, mais c’est le Pont de la Tournelle qui est dans Paris, comme Mozart est dans Haydn

je vois qu’Alék s’est mis à danser lui aussi ; il y a un peu plus de monde que tout à l’heure. On a du mal à se déplacer, ça nous rapproche, nos phrases sont courtes. Nous ne cessons pas de danser. Je ne vois pas le temps passer. Plus tard, Alék viendra me dire qu’il s’en va pour ne pas rater le dernier Métro, je lui dirai que je reste un tout petit peu

je ne sais pas l’heure qu’il est quand la musique s’arrête, nous marchons un peu sans quitter le Port, puis nous nous assaillons sur un banc, nous entendons enfin nos voix respectives, elle parle très bien français. Nous avons tout le deux besoin de causer. J’apprendrai qu’elle a vécu à Paris, autrefois, qu’elle vient pour le wek-end, un coup de tête, avec une amie, elle me dira parce qu’elle est en train de divorcer et que c’est triste, qu’elle n’en pouvait plus — c’est surtout, me dira-t-elle, de voir comment les personnes changent, c’est très moche, ja, tu as du mal à croire que tu a vécu avec cette personne, puis tous ces problèmes avec l’avocat. C’est très moche, et toi, tu es marié ?
— Oui. Nous vivons aussi un moment difficile, mais pas dans le même sens.
— Tu as des enfants ?
— Non, pas pour le moment. Là, elle est en vacances, je suis à la maison, mais j’ai pris une chambre pour quand elle revienne. Nous allons nous séparer pendant un moment, mais, nous ne sommes pas fâché ni rien, c’est pour nous préserver, pour éviter de détruire… tu sais, je ne dors plus, bon, elle vient de finir ses études, la balle est dans mon camp. Je dois écrire un livre. Voir pour la suite. Il m’est difficile de dire ce que je vis. C’est comme un cauchemar réveillé. Mais j’ai horreur de parler comme ça.
— Pour quoi ?
— Parce que ça ne veut rien dire. Tu aimes la peinture ?
— Oui, bien sûr.
— J’ai un tableau ici, tu sais, ce tableau, voilà, il me faut ce tableau, ah ! mais je sais pas le dire, c’est impossible de le dire pour que tu le comprennes, la peinture et bien, je ne sais pas s’il y a de la peinture, pour moi, non… c’est pas la peine, parlons d’autre chose. Et toi, tu fais quoi dans la vie ?
— Je travail pour la télévision à Munich, je dois organiser des soirées, non mais c’est interne, des réceptions... J’ai fait une partie de mes études à Paris tu sais, oui, de la littérature. Je sais, ça n’a rien à voir avec ce que je fais maintenant…

notre conversation commença alors à bifurquer, pour nous éloigner de là où étions, sachant qu’il était inutile d’en parler, et plus encore qu’il était probablement un mensonge que de se parler ainsi, parce que nous étions là, tout bêtement là, et qu’il devait y avoir quelque chose d’équivalent à la danse, comme dire avec joie ce que nous aimions, ou ne rien dire, et nous approcher de ce silence qui reconnaît la présence de quelqu’un et arrête le bavardage, parce qu’avec deux ou trois mots nous savions l’essentiel ; nous étions là, ni l’un ni l’autre avait envie de partir, et c’est peut-être cela qui nous fit nous regarder vraiment, et que je puisse lui tendre ma main pour lui caresser le visage, et qu’elle vienne placer ses lèvres sur mes doigts, et ensuite que je place ma tête entre ses jambes et que je lève mes deux bras et qu’elle se penche sur moi jusqu’au baiser

je ne sais pas combien de temps dû s’écouler avant que je ne me rende compte qu’il commençait à faire jour — l’aube, je lui dis tout en levant mon bras, l’aube, c’est mon heure, d’abord il y a quatre heures du matin, c’est l’heure à la quelle tu entends les premiers gazouillements des oiseaux, si, si j’ai fais plusieurs fois le constat, quatre heures, puis il y a cet autre instant, quand je me rends compte que les rideaux ont changé de couleur, l’aube, c’est important, non ?

quand nous nous quittâmes il devait être sept heures du matin, un 14 juillet, et rentrais pour écrire

« il y des gestes dont la matérialité est beaucoup plus forte, je veux dire puissante, que le souvenir à partir duquel nous essayons de penser ce que nous avons vécu ; un dessin est plus juste, l’écriture est plus certaine, là, je peux retrouver par réflexion le renvoi d’une joie qui demeure, et au lieu de prendre congés des heures passées en y pensant, veiller : des effets tardives qui viendront ordonner les couleurs du paysage d’une manière inédites — tresses d’ombres et tons diffus imbriqués autrement qu’ils ne l’étaient par le passé, ( j’avais déjà associé les dessins de Watteau à Spinoza) »

jamais revue depuis, Cassandra.

Manuscrit jazz quartet 03/1Partie

Je redescends le lendemain. J’avais pris soin de ne pas remettre le manuscrit dans le carton. Nouvelle recherche. Il n’y a pas de pages tapées. Je lis un peu…

Manus/III/c,da
1er octobre —
et que ma plume vienne et que ce soit l’encre le vent, lent le vin vient de loin le vent, que l’encre imite l’air et l’argile, et qu’en dessous le silence, si le silence est un bien, me conduise jusqu’au chant, demain je réécouterai Haydn, et Mozart dans Haydn, le fils dans le père
j’ai fait un rêve d’une étrange sobriété, c’était pourtant un cauchemar — la version étouffée d’une voix : je rentrais dans une salle, plusieurs personnes se trouvaient là sans qu’aucune fut présente, des murs de bois revêtus d’étagères, des livres anciens, une longue table ; j’écoutais la voix qui ne s’entendait pas et ce silence dont l’autorité me sommait de m’expliquer. J’ai pris alors la parole, sans que personne fut, ils étaient tous à m’écouter en demi-cercle ; ce que je disais se dissolvait dans l’air, en retour on entendait un cri étouffé, aphone, et plus j’avançais dans mon discours plus ma voix devenait inaudible, pris de panique j’indiquais vers le fond de la salle où une terre cuite du Bernin s’y trouvait. Je m’en approche, quand je veux la prendre, elle disparaît. Je reste là, les bras levés et béants, pourtant je sens son poids et regrette seulement de ne pas avoir de la terre glaise pour la refaire, c’est alors que j’entends des rires autours de moi, je regarde le sol, ébahi et déconfit,
que ma plume vienne sous l’encre envelopper et rompre le jour qui n’est pas, ne fut pas et ne fut plus, je marchais, j’allais vers l’endroit d’où ma parole était partie, il y avait une fenêtre très en haut, un rayon la traversait et allait se projeter dans le mur d’en face : courbe d’orge sur le bois ; je vois une poussière d’un gris bleuté dans l’air s’agiter, quelque chose de corpusculaire et instable qui reproduit la trajectoire du rayon, milles éclaboussures se croiser dans l’air; sans m’arrêter de marcher je commence alors à réciter ce long poème de Lucrèce en son quatrième livre, ce mêlait à cette scène le souvenir, plus ancien, d’une cuisine à la campagne : la maison de l’oncle maternel, là aussi il y avait en haut une fenêtre que j’allais épier quand tout le monde faisait la sieste, vers trois ou quatre heures de l’après-midi, je regardais ce bleu poussiéreux s’agiter, et entendais graviter autour, et se poser ça et là, des mouche qui bourdonnaient ; l’air qui m’était toujours paru transparente et vide me dévoilaient son monde infime, là, dans ce faisceau qui était comme une fumée sans arabesques — mais comment pouvais-je réciter ce poème que je ne connaissais pas par cœur ? voilà qui était invraisemblable, pourtant je reconnaissais bien cette quatrième partie du livre qui commençait par : Des Piérides je parcours les lointaines contrées que nul n’explora — preuve de que je rêve, je me disais dans le rêve,


Chemise, sous chemise. Le choix d’une couleur. Je continue à écrire par en dessous, sans faire exprès. Feuilles jaunes. En réalité c’est un ocre-sable que j’avais choisi pour écrire.

Jonquilles. Deux frères les vendaient à la sortie d’un parc de stationnement où elle est venue garer la voiture. Couleur. La couleur qui représente le chemin que j’étais en voie de tracer. J’avais travaillé sur le rouge, je séjournais dans le jaune ; il me restait le bleu : je me couchais à l’aube. C’était un moment difficile, je ne voyais pas d’issue en dehors de cette patience que je m’inventais — jours et choses vues devenaient par bribes, ici ou là, une trouée par où je pouvais m’échapper un instant, respirer
Je n’avais d’autre lieu que les fables que je pouvais inventer.

Commet suis-je arrivé à me dire que le Musée était mon labyrinthe ?

— je ne comprenais pas pourquoi, au lieu de me conduire à bon port, mes efforts se retournaient contre moi, comme si par le truchement d’un disfonctionnement interne, ce qui devait m’indiquer la sortie, cela même m’en éloignait. Ainsi tous les acquis de mes nombreuses lectures avaient autant de raison d’être la source d’une joie extrême, que je vivais, comme la cause de mon désarroi. Il m’était possible de réaliser des progrès notables mais pas de leur donner existence, et cet écart qui pour mon intelligence avait ses attraits, dans ma vie de couple était un abîme qui me faisait souffrir. Tout espoir retardé, je ne dormais plus la nuit.

D’abord fut l’aube, voyais pointer le petit jour. J’écrivais le peu d’un plus. J’étais dans un labyrinthe. Le Louvre était ce labyrinthe. Mais le Louvre était aussi un jardin. Il suffisait de trouver la clé

notre cerveau enregistre les couleurs au gré d’une façon qui nous caractérise ; se crée en nous une sorte de carte pour ne pas dire de tableau qui, si chacun pouvait le projeter dehors, serait l’équivalent d’une empreinte digitale ou d’iris. Unique. Ajoutons qu’à cela puissent venir se greffer les jours simples de notre vie. Ainsi j’ai vu ces deux frères s’improviser un métier pour gagner quelques sous un mois de mai, et ces jonquilles, que nous avions vu pousser librement dans les sous-bois du château de Chantilly, venir à ma rencontre — cet ami qui nous fait signe
Comme il était improbable que je puisse partager ce moment en le lui expliquant, (nous nous étions garé là parce qu’elle voulait aller aux toilettes) quand elle est revenue du restaurant je les avais déjà à la main pour les lui offrir. Cela et d’autres gestes de même nature allaient partir en éclats ce jour de septembre.



c’était un signal, je devais me souvenir de quelque chose, j’avais par le passé lu cette partie à haute voix, comme j’aimais réciter Empédocle et comme je m’appliquais à lire les premières pages de Finnegans Wake, mais je ne les apprenais pas par cœur ; ce rêve, (dans le rêve j’étais conscient que je rêvais) il m’avertissait : je voulais dire quelque chose à quelqu’un mais les amarres lâchaient, les dédales se multipliaient, ce poème était là, pour le rêveur, comme un ultime recours, le dernier rempart, pour enrayer quelque chose,

le Bernin, quand j’ai voulu la prendre… un dimanche, il n’y a pas très longtemps, après avoir vu au Louvre : Véronèse et le Titien, la Bella Nina etc., me dirigeant vers la sortie, quelle ne fut ma surprise à la vue d’une terre cuite du Bernin, une Sainte couchée, que des souvenirs ; moi disant en aparté : je ne te le dirai pas, si tu ne le dis pas, je ne le dirai pas, je ne dirai rien…
le poème pendant que je le récitais était une trouée par où je pouvais descendre ; je remontais et refaisais surface, et ce malgré la salle comble et vide, ce qui est un comble pour une salle vide, où ces Messieurs attendaient mes explications, et moi, nulle voix qui sort,



Je ferme le dossier et vais au carton dans l’espoir de trouver ces pages tapées. Rien à nouveau. J’ouvre un dossier qui correspond au projet de livre. A l’intérieur se trouve décrite une promenade au Louvre, le début du livre que j’étais en train d’écrire.



L’Ecole du Nord… Mes promenades étaient magiques. Si d’un côté il y avait ce but que j’avais à atteindre, but que je déduisais non pas de la connaissance que j’avais de l’objectif (à vrai dire, je ne savais que peu de choses à ce sujet) mais de la fermeté avec laquelle je pouvais refuser les fausses pistes, de l’autre se trouvait ce plaisir que j’éprouvais à la vue d’un pont, des bouquinistes, d’un détail, des passants, des lumières que je comparais à celles des jours précédents. Je marchais lentement, si lentement que je donnais l’impression de n’aller nulle part.
Comme un paradoxe : si j’allais au Louvre, aucun de mes pas m’en approchait ; je n’avais pas encore atteint le Pont des Arts que je m’y trouvais déjà. Où que je fusse, la sensation était la même : se sentir expulsé de là où j’étais.
La solitude avait produit en moi une autre voix que celle dont on se sert pour parler. Ma méditation ne s’appuyait pas toujours sur des mots et pouvait, à l’occasion, éclore des couleurs perçues, la voix provenir de plusieurs endroits à la fois, et se maintenir dans une zone hybride. Comme cela avait lieu dans l’espace, j’avais l’impression de rester dans un lieu ajourné pour les autres. Moi-même, en dehors du moment, quand je rentrais et que j’essayais d’y penser, je me sentais séparé de mon bien, incapable de faire la synthèse. Pourtant j’écrivais, j’écrivais comme on part à la pêche, sans savoir… disons que je notais, je notais pour ce moment où il me serait possible de déchiffrer
à quinze ans je faisais, en bord de mer, des promenades avec cette même appréhension, chassé d’où j’étais, j’improvisais dans la marche, j’allais du côté de la maison de Ada, sans me présenter ni m’approcher de trop, j’avais réussi à produire un silence qui me servait de bouclier, j’étais comme un chiot, avec des cailloux à la main, je me sentais accompagné. Il y eut cette séparation dans ma vie, cette nécessité de me forger une voie en dehors des protocoles, une douce mélancolie, j’enrayais une agression qui allait jusqu’à dans mes rêves, c’était comme un message que je ne comprenais pas, qui m’était destiné, et que je ne comprenais pas.
C’est l’intuition qui forge nos premières armes. Il peut s’écouler un temps plus ou moins long avant de l’apprendre, nous pouvons désespérer de ne pas voir l’issue, pourtant, c’est dans les moments les plus difficiles que ce qui paraît se présenter sous le signe de l’infortune récupère le tracé d’un choix — un trait qui nous représente, qui nous fait tenir alors que tout le reste est en retrait, mais nous ne pouvons rien dire, et c’est normal qu’il en soit ainsi, car nous ne pouvons pas présenter ce qui nous représente, puisque ce lieu nous l’occupons ; un secret est désormais notre place, et cette place est incommunicable, une âme si par « âme » nous entendons la forme d’un corps

parfois je ne savais plus l’âge que j’avais ; le souvenir n’avait pas la marque d’un temps révolu, il était comme de la pluie qui tombe, un même son sur le bitume. Quand nous vivons une douleur, en abrégé nous récapitulons les chagrins qui lui on précédé, ce sont eux qui façonnent la manière que nous avons de sentir, ou d’accorder plus d’importance à ceci plutôt qu’à cela, le temps est une denrée qui s’ajute avec le deuil et l’oubli, mais d’abord c’est le même chiffre frappe la peau du tambour,

chose je n’ai jamais osé dire à personne…

… lors d’une de mes promenades, il arriva quelque chose qui me laissera dans le plus grand embarras… Je déambulais de salle en salle, mon trajet était irrégulier, je pouvais avancer sans regarder tableau puis m’attarder sur un détail ou me souvenir d’un autre, revenir sur mes pas pour vérifier mes sources. C’est lors d’un de ces changements de direction que j’ai la sensation, d’un côté, d’être suivi et, de l’autre, la certitude de que quelqu’un me suit. Un homme, dont je n’ai pas voulu voir ni visage ni rien, ni prêter attention par la suite ni vérifier mes soupçons. Rien. C’est arrivé quand j’ai voulu revenir sur un tableau qui se trouvait dans la salle que je venais de quitter, ne s’y attendant pas, l’homme afficha un sursaut et voulu se cacher se tournant vers le mur de clôture. Le geste était maladroit, et si évident que difficilement on pouvait lui attribuer une autre explication ; mais en même temps invraisemblable — qui pouvait bien me faire suivre ? Je croyais rentrer dans un cauchemar — alors là je suis foutu, fou à lier. Un terrain sablonneux où c’est la raison commence la besogne et la paranoïa qui la termine

J’eusse préféré ne pas y assister. Ma douleur fut intense et radical
mais comment dit-on ça quand trop de questions prennent lieu en un seul point et que le point éclate, s’étiole et part en milles morceaux ? Cela vous laisse à moitié ailleurs et ailleurs nulle part
pouvait être vrai, pouvait être faux, coïncidence avec quelque chose qui ne m’était pas destiné ? un concours de circonstances qui débouchait sur une certitude là où seule était vraie l’illusion ? comme ce manteau qui perché à l’entrée, quand on n’est pas prévenu nous fait croire à quelqu’un . Car qui pouvait bien me suivre ? Qui ?

Non ? Et si… non ? Je me refusais à admettre qu’à l’instigation de quelqu’un j’étais suivi. Les plus folles hypothèses. Non ? Crois-tu ? Une cascade de conjectures en roue libre. J’avais le souvenir d’une lecture de Sabato : le narrateur qui sans que nous ne nous rendions compte va passer du soupçon à la suspicion et de la suspicion à la certitude, basculer dans le délire : les aveugles sont une secte qui domine le monde,
non, je me trompais certainement. C’était mon état fébrile après tant de nuits blanches, travail dont je ne voyais pas le bout. Je savais ne pas avoir les moyens d’être certain de quoi que ce soit. La contrainte était double : si j’affirmais, je ne me laissais aucune chance de distinguer le vrai du faux, si je niais, je ne donnais plus de crédit à mes sens. J’étais nulle part. J’ai eu sommeil, mes yeux piquaient. C’était une intrusion dans ma vie privée. J’avais le vertige du seul fait d’y penser. Se dressaient autant de fantômes que des conversations j’avais avec moi-même. J’ai voulu oublier ce qui venait de se passer, mais c’était comme au billard, où une boule transmet le mouvement à l’autre… la cause n’était plus là où je l’avais rencontrée

mais comment dit-on ça quand trop de questions prennent lieu en un seul point et que le point éclate, s’étiole et part en milles morceaux ? Cela vous laisse à moitié ailleurs et ailleurs nulle part
comment allais-je faire maintenant ? ah ! mais je m’étais habitué à donner à ces divagations une matière plastique et musicale, elles pouvaient à tout moment laisser la place vacante. Des notions qui avaient le don de se succéder les unes aux autres. Je pouvais aussi bien les suivre d’après le vide que chacune laissait que l’étoffe qui était la leur — si vous pensez dans la langue, je disais, c’est aussi un manteau qui vous couvre, dans cette langue de tous les jours, dans cette manière de parler de tous les jours, dans cette manière imprécise de dire parce que chaque chose manque à sa place
soit, mais et si c’était vrai, et si quelqu’un… etc. Non, décidément s’en était trop… cela m’épuisait.

Une douleur chagrine restera dans l’air comme la seule chose viable. Je n’avais des tableaux que le souvenir d’une autre ville… Venise. Le jazz j’allais le rencontrer là même où j’avais suspendu mes visites, d’ailleurs, j’ignorais à l’époque que le Louvre allait me quitter pour un temps. Sept ou huit années. Let’s fall in love, Duke et Johnny en 1959.

Extrait de CABINET DES DESSINS




°°°


heurté
y faire le lien

cette chambre n’a d’autre réserve que le brun
et si elle peut ensuite trouver sa robe
ce sera le grenat



c’est là que j’ai vécu mes heures

l’aspect


°°°



ce qu’elle ouvrit dans la couleur

elle me donna ce regard pour que je lui verse sa soif
et l’orange s’est gravée en absence de source

nul besoin de la lampe
elle alla à tâtons